Monsieur
Maitenaz, comment vous est venue l’idée au début des années 50 de créer un verre
aussi révolutionnaire que le verre progressif?
Cette
audace est certainement liée au fait que j’étais enraciné dans la branche
optique. Mon père portait des bifocaux. Je connaissais donc bien. Très tôt, j’avais
été choqué par le contraste entre la discontinuité d’un verre bifocal, et la
merveilleuse continuité de l’accommodation qu’il doit remplacer. Cette rupture de
l’image par la fenêtre de vision de près, en plein centre du champ, me
paraissait un contre-sens. Et il me semblait qu’une solution continue serait
beaucoup mieux adaptée. J’étais ingénieur «mécanicien» mais aussi ingénieur «en
optique». Cette double formation me conduisait à penser qu’une solution était possible:
l’ingénieur opticien pouvait calculer une surface progressive et l’ingénieur mécanicien
pouvait construire les machines spéciales pour les réaliser. Mais ce projet
contredisait les principes de l’époque.
J’ai
persisté dans mon idée, refusant le fait qu’il n’y ai rien de mieux pour
corriger la presbytie qu’un verre bifocal. J’ai donc effectué tous les calculs
sans ordinateur - mes outils se résumaient au départ à une règle à calcul, une
table de logarithmes et une grande feuille de papier quadrillé.
Comment
a réagit votre entourage face à votre projet?
Au
début, je n’ai obtenu que des réactions négatives. Comme dit, ce projet
contredisait tous les principes de l’époque. Mais dès que mon projet a pris
forme, j’ai reçu beaucoup de soutien. Je travaillais à l’époque au service
recherche et développement chez Essel, futur Essilor. Après avoir fait
enregistrer le premier brevet en 1953, j’ai obtenu l’assistance d’une petite
équipe autour de ce projet qui m’aidait pour la construction et l’essai des
machines et des outils pour la production des verres. Car bien sûr, les moyens de
surfaçage de l’époque, ne permettaient pas la réalisation de surfaces aussi
complexes. Il faut aussi prendre en considération, qu’à l’époque nous n’avions
pas d’ordinateur pour effectuer les calculs complexes, mais seulement du
papier, des crayons et une table de logarithmes. Et au lieu de travailler avec des
matières plastiques haut de gamme, nous travaillions avec du verre fragile. En
plus, les machines de l’époque n’étaient pas du tout adaptées à la production
de verres progressifs et les opticiens ne savaient pas correctement monter ces
nouveaux verres. Nous avions conscience que ce ne serait pas facile de
convaincre le monde entier avec ce nouveau concept de verres. Il nous a fallu
de nombreuses années pour expliquer intensivement le fonctionnement de ce
verre, la précision nécessaire lors de la prise de mesures et du montage, et l’adaptation
correcte à la vue.
Quels
ont été les plus grands doutes?
Les
professionnels de l’optique (scientifiques, ophtalmologistes et opticiens) de l’époque
considéraient les aberrations latérales du verre progressif comme
inacceptables. J’essayais de leur expliquer que la vision ne se passe pas
uniquement par l’oeil mais qu’il faut considérer l’ensemble du système visuel,
c’est-à dire le verre, l’oeil et le cerveau. Après un certain temps d’adaptation
notre cerveau est capable d’effacer ces aberrations latérales résiduelles de
telle façon qu’elles ne sont plus prises en compte consciemment.
Finalement,
mon idée s’est imposée mondialement, et l’approche physiologique a été reconnue
comme correcte. Mais il a fallu beaucoup de temps.
Etiez-vous
conscient dès le départ de l’importance de votre invention?
Dès
le départ, j’étais conscient que mon invention apporterait beaucoup plus de
confort et de facilité aux presbytes. Mais je ne pouvais pas encore imaginer
les énormes évolutions qui ont suivi. Les expériences recueillies auprès des
porteurs de Varilux nous ont permis de continuellement développer les
générations suivantes de Varilux, car cela est toujours pris en compte aujourd’hui.
Les verres actuels prennent en compte tous les paramètres de la vision et
couvrent de plus en plus de besoins spécifiques.
En
1959, est-ce que vous vous seriez déjà imaginé monter des verres progressifs
dans des montures top-tendance?
Mon
but premier à toujours été celui de permettre aux presbytes de voir plus confortablement. Grâce à l’excellente
évolution des verres progressifs, il est tout à fait possible de combiner une
vision moderne et un look moderne. Les verres progressifs et les montures de
designers vont très bien ensemble. Tous le deux expriment parfaitement l’esprit
de notre époque.
Portrait:Bernard Maitenaz - De l’ingénieur en génie mécanique au Directeur
Général d’Essilor
Bernard
Maitenaz - L’inventeur du verre progressif et son produit.
Que
Bernard Maitenaz aiderait avec l’invention des verres progressifs des millions
de personnes à mieux voir le monde est le fruit du hasard. Née en 1926 à
Joinville dans la région parisienne, il poursuit d’abord des études en génie
mécanique. Ayant terminé ses études un an plus tôt que prévu, il complète son
cursus par une année supplémentaire à la haute école d’optique. Ce sont
essentiellement ses études d’ingénieur, dit-il plus tard, qui lui ont permis,
contre tout scepticisme d’inventer les verres progressifs. Pour lui, la recette
d’une invention réussie réside, en plus des ressources et d’un peu de chance,
avant tout dans le travail.
Bernard
Maitenaz pouvait compter sur le soutien de son employeur Essel. L’ingénieur
peut se vanter d’une carrière resplendissante au sein du groupe Essilor, issu
de la fusion des deux concurrents Essel et Silor en 1972. Embauché en 1948 en
tant qu’ingénieur, il gravit en trois ans les échelons et devient responsable du
centre de développement. En 1953, il est promu à la position de directeur
technique; dès 1972, il est responsable du service recherche et développement.
En 1980, Bernard Maitenaz atteint le sommet de sa carrière: en tant que
Directeur Général du groupe il fait d’Essilor le leader mondial. Depuis son
départ à la retraite en 1991, il continue à participer au développement des
verres Varilux avec de précieux conseils.